Voir la dépendance affective comme une addiction comportementale, et en sortir

 

Résumé:
Ce que j’appelle la dépendance affective est grosso modo ce qu’on peut appeler dans le DSM le « trouble de la personnalité dépendante ». Cependant, plus le temps passe, et moins la notion de « trouble de la personnalité » fait sens à mes yeux.
D’une part parce qu’il ne suffit pas de coller une étiquette sur une personne pour savoir comment l’aider (ou comment aller mieux quand c’est nous à qui on colle l’étiquette).
D’autre part parce que je me méfie beaucoup de la dimension essentialisante de ce type d’étiquette psychiatrique, dont on peut facilement devenir prisonnier, avec un effet plafond de verre qu’on ne s’autorise plus à franchir, quand l’étiquette devient un repère identitaire.
Et pour finir, parce que je trouve suspecte et floue la notion de « personnalité » : c’est quoi la personnalité ? Ça se construit comment ? Est-ce que notre personnalité est indivisible, faisant de nous des individus ? Ou bien peut-elle fluctuer, et si oui, en fonction de quoi ? Tout cela ne me semble pas assez clair et consensuel pour que j’accepte de me servir de ces notions comme si ça allait de soi. Comme dirait Qayris, les choses ne vont pas de soi. Et la classification de Bergeret (Névrose / Psychose / Etat-limite) qu’on nous enseigne à la Fac de psycho et qu’on utilise aussi beaucoup sur le terrain, bien qu’elle soit fonctionnelle (c’est à dire qu’elle permet d’agir), me semble trop discutable pour en faire la base de ma compréhension du psychisme humain.

Ce que je voulais vous proposer, dans cet article, c’est de voir la dépendance affective, non pas comme un trouble de la personnalité, un truc figé et chronique avec lequel on doit apprendre à vivre parce que c’est immuable, mais bien plutôt comme une forme d’addiction comportementale.
En adoptant une approche systémique du processus, il devient possible d’entrevoir plus facilement des pistes pour sortir de l’impuissance face à ce fonctionnement émotionnel qui peut être très invalidant et envahissant, proportionnellement au niveau de détresse.

Gone Girl», le couple jusqu'à la lie - Culture / Next

Dans le film Gone Girl du génial David Fincher est mise en scène
une relation toxique autour de la dépendance affective au sein d’un jeune couple.

 

Les addictions comportementales

Les addictions comportementales sont des comportements compulsifs centrés autour de comportements précis, sans qu’il n’y ait de substance en jeu dans le processus de dépendance. Contrairement par exemple aux addictions comme le tabac, l’alcool ou l’héroïne, les addictions comportementales sont des dépendances psychologiques.

Par exemple, on peut être psychologiquement addict au sucre, aux jeux-vidéos, à la sexualité, au shopping, aux réseaux sociaux… et bien que ces addictions impliquent des molécules dans le cerveau (à commencer par le circuit de la récompense, c’est à dire le circuit de la dopamine), le comportement n’implique pas la consommation d’une substance dont l’effet est addictogène (comme la nicotine ou la morphine), c’est à dire qui entraîne une accoutumance.

Oui, oui, je vous vois venir, à me dire que le sucre entraîne une dépendance physiologique. Je vois vois me sortir l’étude sur les rats là, dont parle Datagueule dans son épisode sur le sucre. Bah, en tout cas, il n’existe aucun consensus scientifique aujourd’hui sur le fait que le sucre entraîne une dépendance physiologique. Par contre, une dépendance psychologique, oui: c’est comme le sel, si on est habitué à en mettre beaucoup partout, quand on en met plus, la nourriture semble fade. Il s’agit d’une dépendance psychologique aux aliments « qui ont du gout ». Il n’y aura pas de syndrome de manque si on met moins de sucre (saccharose, fructose) ou moins de sel (chlorure de sodium), plutôt une détresse émotionnelle, de la frustration ou de l’angoisse. Un peu comme si une personne addict aux réseaux sociaux réagirait si elle n’avait plus de batterie sur son téléphone dans la salle d’attente du médecin quoi. C’est la PLS !

 

Les addictions comportementales sont des antitélies

Les addictions peuvent être définies comme une perte de liberté de s’abstenir d’un comportement compulsif, et ce malgré la conscience des conséquences négatives de ce comportement dans un ou plusieurs domaines de sa vie.

Le problème vient notamment de cet effet d’accoutumance, qui a lieu également dans le cas des dépendances psychologiques. Le circuit de la récompense s’habitue à la récompense obtenue en réalisant le comportement, ce qui augmente le seuil de sensibilité au delà duquel il décharge pour faire expérimenter du plaisir à la personne. La conséquence de ce processus d’accoutumance, c’est qu’il faut augmenter la quantité de comportement pour maintenir un effet hédonique équivalent.
Et quand on doit augmenter toujours plus les doses, à un moment donné on arrive aux limites du réel, aux limites des doses que l’on peut consommer. Parce que les conséquences du comportement deviennent tellement massives que cela surpasse de loin le plaisir procuré par le comportement addict. C’est ce qui fait par exemple qu’on se retrouve à devoir gérer une séparation avec notre conjoint, ou un placement de nos enfants, ou qu’on est hospitalisé en psychiatrie.

Chaque fois qu’un comportement implique d’augmenter la dose pour être satisfaisant, c’est un comportement qui va être contre-productif à long terme, qui va produire l’effet inverse de l’objectif attendu. C’est en cela qu’on peut parler d’antitélie, qui est une notion mise en avant par Bascar de la chaîne Hypnomachie (ça veut juste dire « contre-productif » vis à vis de l’objectif, mais c’est plus classe et demande moins de lettres pour être écrit).
Les addictions sont des fuites en avant. Une stratégie pour anesthésier un incendie émotionnel en créant de la détente, du bien être à coût terme, sans considération pour le long terme. Jusqu’à ce que le réel nous arrive dans la tronche, et qu’on n’ait plus d’autre choix que de faire face à ces conséquences qui nous rattrapent.

Je reviendrai plus en détails sur les mécanismes de l’addiction quand je commencerai à parler de l’Internal Family Systems sur le blog. Pour le moment, je laisse cela de côté pour revenir plus spécifiquement à la dépendance affective.

 

La dépendance affective, une addiction ?


« Perte de liberté de s’abstenir d’adopter un comportement compulsif malgré la conscience des conséquences négatives dans un ou plusieurs domaines de la vie… »
Est-ce que ça vous parait pas évident, à vous, que cette définition peut parfaitement s’appliquer à la dépendance affective ?

A titre informatif, un thérapeute spiritualiste a fait une série de vidéos sur la dépendance affective sur Youtube, que j’ai écouté hier avant de reprendre l’écriture de cet article, et du coup, si ça vous intéresse, je met ça là. J’ai trouvé ça plutôt intéressant, même si je suis pas d’accord avec tout ce qu’il dit et que je le trouve un peu violent dans sa confusion entre objectif et subjectif (des fois il dit « c’est une attitude immature, mais c’est pas un jugement hein c’est objectif », lol). (Par contre je conseille de jeter à peu près tout ce qui sort de la bouche d’une vidéaste comme « une psy à la maison », qui en parle aussi. D’ailleurs, je ne lui ferai pas de pub et ne parlerai pas d’elle sauf pour dire que c’est nul voir dangereux.)

VIDEO. Respire, film charnière pour Joséphine Japy - L'Express

Respire, de Mélanie Laurent, est un autre très bon film qui met en scène
la dépendance affective et sa dimension toxique, cette fois entre deux lycéennes. 

***

La dépendance affective est, en ACT, une forme d’évitement expérientiel: on agit pour ne pas avoir à faire l’expérience d’une situation qu’on appréhende comme hautement inconfortable émotionnellement, l’expérience de la solitude.

La solitude est vécue comme une expérience terriblement angoissante, comme si une part de nous avait l’impression qu’elle allait mourir si elle devait se confronter à une telle situation. Et parce qu’on est identifié à cette part, eh bien, on perçoit le monde à travers ses yeux, et on a l’impression qu’on va mourir si on se confronte à la solitude. Voila pourquoi on ne parvient pas à faire autrement, et qu’on continue à avoir une attitude de dépendance, même quand cela a tout un tas d’effets désastreux dans notre vie, et nous fait parfois consentir à subir beaucoup de violences. J’avais déjà un peu abordé cette problématique dans mon article sur les violences conjugales. Cette idée qu’on a tellement peur de se confronter à la solitude que c’est plus effrayant encore que la perspective de vivre une relation violente.

Quand on amalgame besoin et stratégie…

Ce qui est hautement inconfortable dans la dépendance affective, c’est qu’on associe une personne (ou plusieurs) à la satisfaction de certains de nos besoins (besoin d’amour, d’écoute, de tendresse, de connexion, de reconnaissance…). Cette confusion entre besoin et stratégie a pour effet qu’on a l’impression que sans cette personne, les besoins qu’elle nourrissait ne pourront plus jamais être satisfaits. Qu’on ne vivra plus jamais l’amour, la tendresse, la connexion.

Cette confusion entre besoin et stratégie est d’autant plus présente que, comme l’explique Esther Perel (dans ses bouquins et ses vidéos), notre société occidentale formatée aux Disneys crée et entretient le mythe du prince charmant/ la princesse charmante, et qu’une fois rencontré le grand amour, il devient la réponse à tous nos problèmes et tous nos besoins. Et parce qu’on a trouvé cette personne unique, alors on va pouvoir vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants dans un énorme château.

C’est cette confusion entre besoin et stratégie qui crée cette dépendance à la personne, à la stratégie qui nous permet de nourrir ces besoins. Et c’est cette dépendance à la personne, le fait de ne pas pouvoir s’abstenir de relationner avec elle, qui va nous amener à tolérer des comportements, des attitudes, des paroles violentes qui nous blessent et qu’on trouve nous-même intolérables.

Pour une personne dont on se sent dépendant, on sera prêt à renoncer à beaucoup de choses, comme à sa dignité, au respect de sa personne ou de son intégrité physique. On sera prêt à accepter d’être frappé, insulté, fliqué, harcelé, trompé, trahi. Parce qu’on préfère cela plutôt que de vivre l’expérience de la solitude, qu’on associe à l’expérience de la mort. On est prêt à renoncer à tout cela, à voir s’accumuler les conséquences négatives de cette dépendance dans notre vie, couper contact avec nos amis, nos proches, nos activités de loisirs, notre santé… jusqu’à atteindre le seuil, la limite qui nous fera dire « stop ».
Malgré tout, il ne suffit pas de dire stop, de s’arrêter une fois, pour être émancipé du processus de dépendance affective. La sortie de la dépendance est un travail de fond, qui parfois n’est possible qu’en étant accompagné, comme n’importe quelle addiction, en fait.
Ceux qui consomment des drogues le savent bien, il ne suffit pas de se dire « j’arrête de fumer ! » pour arrêter de fumer, car la cigarette a une fonction dans l’écosystème psychique de l’individu et on ne peut pas supprimer un processus, le remplacer par « rien » et s’attendre à ce que tout roule. C’est plus profond que ça. Et c’est ce qui fait que quand on arrête de fumer, de boire de l’alcool ou du coca-cola, ou d’être en relation de dépendance avec une personne qui nous fait souffrir, il arrive qu’on rechute malgré tout et investisse de plus belle cette relation ou qu’on consomme d’autant plus cette substance. C’est parce qu’un changement durable de comportement implique une compréhension des causes profondes de ce comportement qui n’est pas en harmonie avec nos valeurs.

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Le film Anna M, quant à lui, met en scène la dépendance affective
associée à l’érotomanie, avec une confusion entre besoin et stratégie. 

 

Trouble de la personnalité ou système polarisé ?

Je disais au dessus que j’avais de plus en plus de mal à trouver du sens dans le fait d’utiliser la notion de « personnalité », comme le trouble de la personnalité borderline, le trouble obsessionnel, ou encore le trouble de la personnalité histrionique (surtout qu’entre soignants, on a plutôt tendance à continuer à dire « hystérique » plutôt que de parler des catégories du DSM, parce que l’héritage de la psychanalyse en France est ce qu’on sait).

L’une des raisons qui fait que je me sers beaucoup moins de la notion de personnalité (normale ou pathologique), outre le fait qu’elle soit floue et confondue avec la notion de tempérament (entre autre), c’est que j’ai commencé cette année à me former au modèle de psychothérapie IFS, dont je parlerai sans doute beaucoup plus en détails cette année sur le blog.

En deux mots, en IFS on considère que les individus sont naturellement multiples (ce qui fait perdre son sens à la notion d’individu d’ailleurs, parce que cette notion suppose qu’il serait indivisible), ils ont plusieurs parties en eux, plusieurs entités ou « sous personnalités » qui agissent et interagissent entre elles. Ces parts forment toutes ensemble ce qu’on appelle « le système psychique », un peu comme une famille à l’intérieur de notre tête (oui, exactement comme dans Vice Versa de Pixar). Une manière simple de l’illustrer, c’est à travers la métaphore de l’ange et du démon sur les épaules.

Emperor's New Groove (1/8) Best Movie Quote - Kronk's Shoulder ...

(J’adore ce dessin animé, Kuzco, et j’adore ce personnage) 

Ça ne vous est jamais arrivé d’être en conflit intérieur, tiraillé entre des stratégies contradictoires, mutuellement incompatibles ? D’avoir d’un côté « la voix de la raison » et d’un autre côté une voix qui vous incite à faire quelque chose de « déraisonnable ».
Ou d’être témoin de quelque chose qui vous met soudain très en colère, vous êtes comme « hors de vous », animé d’une rage intense. Et une fois l’émotion redescendue, vous avez le sentiment de ne pas avoir été vous-même…

En IFS comme en CNV, on se méfie beaucoup des étiquettes en raison de leur potentielle effet essentialisant sur les individus. C’est à dire que l’étiquette avec laquelle on est jugé (le diagnostic est un jugement émis par un expert) risque d’avoir peu à peu la fonction d’un repère identitaire faisant que les choses vont se figer, et qu’on aura davantage de difficulté à avoir des attitudes en rupture avec cette identité qui, par le simple fait d’y être habitué, devient notre zone de confort.
« C’est normal si je mange toute la tablette de Milka devant la télé, c’est parce que je suis une grosse boulimique » (Cf Esther sur l’identité de grosse)
« C’est normal si ne peut pas gérer ma colère, c’est parce que je suis borderline ».

Ainsi, les troubles de la personnalité, ça n’existe pas en tant que tel quand on appréhende une personne depuis le modèle IFS. On parlera plutôt de système polarisé, c’est à dire un système tellement conflictuel à l’intérieur qu’on en vient à être violent envers soi, et à adopter des comportements extrêmes, dans notre quotidien et nos relations aux autres.
La version pathologique des systèmes polarisés est ce qu’on appelle le TDI, le trouble dissociatif de l’identité (le truc dont souffre Gollum dans Le seigneur des anneaux, qui se parle à lui même et switch entre deux personnalités différentes, entre le gentil Sméagol et le méchant Gollum en gros). Le TDI étant, du point de vue de l’IFS, défini comme un système tellement polarisé que la personne ne parvient plus à défusionner d’avec ses parts, qui alternent alors l’une l’autre dans leur prise de contrôle du système. La personne ne parvient alors plus à accéder à son Self, qui en IFS est l’espace de conscience qui émerge quand on n’est plus amalgamé à aucune part, un peu comme le soleil émerge quand les nuages s’écartent.

Timelapse with Sun Behind Clouds : vidéos de stock (100 % libres ...

Je sais, je suis passé vite sur tout ça, et ça peut vous sembler flou. Je reviendrai dessus dans les mois à venir. En attendant, je vous propose de regarder ce TED de François le Doze qui explique en 15 min le modèle. Sinon je vous laisse checker les ressources en ligne, comme le site IFS association.

 

Sortir de la dépendance affective

Pour en revenir à la dépendance affective, du coup, l’enjeu est de comprendre comment cela fonctionne afin de pouvoir adopter un fonctionnement qui soit davantage en harmonie avec nos valeurs et qui permette de retrouver davantage de liberté dans nos choix. Car comme je l’ai déjà dit plusieurs fois dans cet article, l’addiction est définie comme une perte de liberté. Il s’agit donc de retrouver cette liberté en dénouant, dépolarisant le système psychique de la personne.
Evidemment, je n’aurais pas le temps d’entrer dans les détails dans le cadre de ce seul article, parce qu’il faudrait d’abord que je développe sur les principes de l’IFS. Cependant, j’ose espérer pouvoir vous en donner un aperçu quand même, et vous donner envie d’en apprendre davantage, à la fois pour la situation ou l’on est soi même dans un fonctionnement émotionnel qui relève de la dépendance affective, et d’autre part, quand on est confronté à une personne qui nous investit de cette manière.


En tant que personne dépendante

Pour commencer, si vous avez le sentiment d’être vous même dans ce type de fonctionnement, je pense que la série de vidéos de Laurent Martinez dont je parlais déjà au-dessus. Il y donne des pistes qui me semblent intéressantes.

Ce qui se passe, c’est que vous avez probablement durant votre vie vécu des situations réelles de manque affectif qui se sont révélé extrêmement inconfortables, quand vous étiez enfant. Tellement inconfortable que vous avez du déployer des mécanismes de défense pour vous protéger et faire avec, continuer à avancer malgré la détresse que vous avez expérimenté alors.
Peut être que les adultes qui étaient responsable de vous étaient absents, inaccessibles ou négligents. Qu’il était difficile voir impossible d’obtenir d’eux l’attention, l’écoute et l’affection dont vous aviez besoin à cette époque. Alors vous vous êtes adapté, afin d’obtenir malgré tout, par des moyens détournés, ce dont vous aviez besoin. Ou alors vous vous êtes renfermés dans votre bulle, dans l’imaginaire ou l’intellect, pour ne pas faire l’expérience suffocante du manque. Ce manque qui a néanmoins laissé une trace profonde en vous, comme une blessure.
Cet enfant intérieur qui a souffert à l’époque, il est toujours là, aujourd’hui, en vous. Il a toujours peur et l’idée d’être abandonné, aujourd’hui, ce serait comme mourir pour lui. Alors cet enfant intérieur est protégé par un gardien, une part qui va veiller à sa sécurité afin de s’assurer qu’il ne revive jamais cette douleur de l’abandon et du manque qu’il a vécu à l’époque.

Aujourd’hui, quand cet enfant intérieur est stimulé par des événements, des paroles ou des émotions qui lui rappellent la douleur qu’il a vécu par le passé, cela active immédiatement des mécanismes de défense, plus ou moins extrême en fonction de la profondeur du fardeau porté par cet enfant. Ces mécanismes de défense activés par la stimulation de l’enfant intérieur ont pour objectif de créer de la sécurité, d’éviter de vivre un rejet ou un abandon. L’objectif de ce mécanisme est d’agir tout de suite, pour apaiser l’enfant intérieur. Il y a un sentiment d’urgence, de devoir vite éteindre un incendie avec les extincteurs.
Même si une autre part de moi vois peut-être les conséquences, l’impact contre-productif que cela peut avoir sur moi ou sur autrui, dans la mesure ou je ne sais pas comment faire autrement pour apaiser cette émotion que je n’arrive pas à supporter, je vais quand même agir de façon impulsive avec cette visée à court terme.  

Ce qui se passe, dans ces situations, c’est que vous êtes identifié à l’enfant intérieur, cet enfant blessé qui a vécu des choses douloureuses. Et tandis-ce que vous êtes identifié à cet enfant, vous avez la même capacité de gestion de vos émotions que lui. C’est à dire que vous risquez fortement d’avoir des réactions similaires à celles qu’aurait un enfant de l’âge où cette blessure à émergé. Le protecteur intérieur, lui aussi, a généralement le même âge que cet enfant intérieur, et aura des stratégies qui correspondent à cet âge de développement.
Cette détresse, cette angoisse que vous ressentez aujourd’hui, vous le savez, est souvent démesurée par rapport à la situation. C’est parce que cette angoisse est le fardeau porté par l’enfant qui a été blessé par ce qu’il a vécu autrefois. Ce fardeau a simplement été réactivé par l’élément déclencheur.

***

Cette dépendance, cette confusion entre besoin et stratégie est une illusion lié à la perception de cet enfant qui interprète les choses à sa façon. A l’époque, ce n’était pas une illusion, car vous étiez véritablement dépendant de vos parents pour votre survie.
Aujourd’hui, cependant, vous êtes libre de décider de qui vous avez envie de vous entourer. Etre autonome affectivement permet de construire des relations nourrissantes, et cela permet de ne pas faire dépendre votre épanouissement d’une unique personne, en assumant la responsabilité de la satisfaction de vos besoins. Ceci étant dit, je me doute bien que ce type de langage abstrait ne parle pas à votre enfant intérieur. Ce n’est pas à l’enfant que je m’adresse, mais à l’adulte. A vous.

L’enjeu pour sortir de la dépendance affective, c’est déjà d’apprendre à faire la différence entre vous et cet enfant en vous. En IFS, on appelle cela se « désamalgamer », c’est à dire prendre un peu de recul vis à vis de cet enfant intérieur et de ce qu’il ressent, afin de plus facilement pouvoir entrer en relation avec lui, crée de la connexion, lui donner de l’empathie (comme François Le Doze fait dans le TED que j’ai mis au dessus en lien hypertexte.)
Ce mouvement de recul permet de ne pas être submergé par les émotions et la détresse de cet enfant intérieur, et ainsi, de pouvoir retrouver davantage de liberté, de choix dans nos actions.
Le fait de pouvoir entrer en relation avec cette partie de vous vous permettra aussi de mieux comprendre ce que cet enfant à vécu à l’époque, ce qui a été douloureux pour lui, ce dont il aurait besoin. Et aujourd’hui, en tant qu’adulte, vous avez la possibilité d’apporter à cet enfant intérieur ce dont il aurait eu besoin à l’époque, afin de contribuer à guérir cette blessure du passé.

We Always Dreamed That Someone Would Come Save Us | Inner child ...

« En tant qu’enfant traumatisé, nous avons toujours rêvé que quelqu’un viendrait nous sauver. On n’a jamais rêvé que cela serait en fait nous même, en tant qu’adulte. » 

***

C’est entre autre ce qu’on fait en IFS, ce qui permet de peu à peu dépolariser le système, et le rendre moins extrême dans son fonctionnement. On dit qu’on favorise l’équilibre et l’harmonie dans le système, en favorisant la présence du Self. Dès lors, depuis votre Self, vos relations et comportements ne seront plus pilotés par votre enfant intérieur blessé qui porte comme fardeau une peur de l’abandon, ni par son gardien (jaloux, dans le contrôle, auto-destructeur…), mais pilotés par vous, l’adulte, qui pouvez décider de ce qui est bon pour vous sur le long terme.
Il ne s’agit pas pour autant de se débarrasser des différentes parts de nous, qui ont toutes un rôle à jouer pour prendre soin du système, et dont l’intention est toujours de contribuer à maintenir son équilibre à leur manière. Cependant, ces parts joueront d’autant mieux leur rôle, de manière équilibrée, qu’elles seront guidées par vous, depuis votre Self.

 

En tant que proche d’une personne dépendante de vous

Si vous êtes en relation avec une personne que vous jugez être dépendante affective, la première chose que j’ai envie de dire c’est que pour vivre une relation dans la durée, il faut être deux. Et si vous avez maintenu le lien jusqu’à présent, c’est sans doute que la relation nourrit chez vous des besoins. Ça parait trivial, cependant, c’est toujours important de le rappeler.
Si vous n’êtes pas parti, alors que vous en auriez la possibilité matérielle, c’est sans doute que vous pensez que les choses peuvent s’améliorer entre vous. Et peut être que vous êtes démunis face à l’attitude de votre proche (sinon vous ne seriez pas en train de lire cet article, si ? :thinking:)

Si vous estimez que la personne est dépendante affective, c’est sans doute que dans son comportement, certaines choses vous semblent extrême ou excessives.
La première chose à prendre le temps de faire, c’est d’en parler, évidemment. Enfin, non, c’est la deuxième chose à faire, la première c’est d’abord de trouver un temps pour vous poser sans avoir autre chose à faire, un moment où vous pouvez tous les deux vous sentir en sécurité, où il n’y a pas d’urgence. C’est seulement dans un cadre safe de ce genre ou vous pourrez avoir une conversation.

Parlez de vous, de ce que vous ressentez, vos craintes, de vos besoins, de vos limites et de ce qui ne vous convient pas dans la relation telle qu’elle fonctionne actuellement. Par exemple, en terme d’intimité, de liberté, de sécurité. Il ne s’agit pas de pointer du doigt et de critiquer, il s’agit de partager de façon authentique à quoi vous aspirez, ce que vous avez envie de vivre et de construire.
Ensuite, intéressez vous à cette personne, à comment elle vit les choses de son côté, et comment elle reçoit ce que vous lui dites.

Vis à vis de votre attitude, ce que je vous déconseille de faire, c’est de vous sacrifier pour l’autre, de renoncer à une partie de vous, par peur de sa réaction. Si vous ne pouvez pas être vous-même dans la relation, si vous devez dissimuler une partie de vous pour que la personne vous accepte, c’est que la relation est intrinsèquement violente.
Et si ce n’est pas le type de relation auquel vous aspirez, alors posez vous la question de la raison pour laquelle vous vivez cette relation aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait que vous entretenez une relation qui ne correspond pas à ce que vous avez envie de vivre ? Quelles sont les peurs associées à ce choix que vous faites de persévérer dans la relation ? Peur de la solitude, peur de faire souffrir cette personne, peur de vous sentir coupable ? Allez rendre visite à ce qui est vivant en vous car cela vous aidera sans doute à comprendre la situation actuelle et à faciliter la recherche de solutions.

Par ailleurs, si la relation ne vous convient pas, c’est peut être parce que dans cette relation vous avez l’habitude de sacrifier une partie de vos besoins, ou de ne pas respecter et faire respecter vos propres limites. L’enjeu est alors d’apprendre à exprimer ces limites, et à vous sentir légitime à les respecter. C’est à dire qu’il s’agit d’être vous même, et de ne pas jouer le rôle d’une personne que vous n’êtes pas et que vous n’avez par ailleurs pas de joie à jouer. A court terme, cela pourra ne pas être confortable que de devoir assumer la responsabilité du respect de vos limites et de vos besoins, cependant à long terme, vous ne pourrez que gagner en équilibre et en harmonie intérieure.

Et si vous ne vous sentez pas suffisamment en sécurité avec cette personne pour en parler avec elle, que vous vous sentez coincé, alors il est urgent de trouver d’autres personnes avec qui parler de la situation, prendre du recul, et évaluer si vous avez peut être vous même besoin d’aide.

***

De manière générale

« On ne laisse jamais les autres nous traiter plus mal
que la manière dont on se traite soi-même ». 

Je sais pas vous mais moi, cette phrase me parle beaucoup. Peut être qu’ici aussi, l’enjeu est aussi d’apprendre à être doux et respectueux avec soi-même, afin qu’il soit plus facile ensuite d’attendre des autres qu’ils soient doux et respectueux avec nous.

Alors si vous vous jugez beaucoup, que vous n’arrivez pas à vous aimer vous même, que vous sentez en vous beaucoup de violence… alors d’une part, sachez que cette violence ne vient pas de nulle part : c’est l’héritage de votre expérience de vie, de la violence que vous avez connu par le passé et que vous avez intériorisé. Ensuite, sachez qu’il est possible de traduire cette violence (CNV), et de guérir les blessures émotionnelles de votre passé (IFS) afin de dépolariser votre système psychique.

Et puisqu’il y a souvent une relation directe entre le fonctionnement de notre système intérieur et le fonctionnement de notre système extérieur (nos relations sociales), si un changement intérieur commence à s’opérer pour s’écouter et s’aimer davantage, il y a fort à parler que progressivement, il y aura également davantage d’écoute et d’amour dans vos relations sociales par la suite, et ce dans les deux sens.

C’est en tout cas ce dont moi j’ai fait l’expérience au fur et à mesure que je pratiquais la CNV et que je commençais à penser à travers le prisme du modèle IFS. A mesure que j’étais de moins en moins violent avec moi-même, je me suis peu à peu éloigné des personnes violentes autour de moi (parce que je n’acceptais plus qu’on soit violent avec moi) ou bien ces relations ont évolué. Au final, les relations telles que je les vis aujourd’hui sont devenues de façon générale beaucoup plus simples, nourrissantes et confortables.
Cela ne signifie pas qu’il n’y a jamais de situations, de conversations ou de moments inconfortables. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de conflits, d’insécurités, de douleurs, qui font partie du spectre des émotions humaines. Ça ne veut pas non plus dire qu’il n’y a pas de séparations.
En revanche, j’ai à peu près cessé de jouer le rôle d’une autre personne que celle que je suis. Je suis libre et responsable de mon sentiment de sécurité. Libre et responsable des personnes dont je m’entoure dans ma vie. Et pourtant, c’est pas faute d’avoir eu une certaine tendance à la dépendance affective par le passé, par manque de confiance en moi, de confiance en ma capacité à avoir de la valeur aux yeux d’autrui.
Aujourd’hui, je sais que ce qui, en moi, peut manquer de confiance et peut douter de sa valeur, c’est une part de moi associée à des événements douloureux. Je peux entrer en relation avec cette part de moi, sans m’identifier à elle et je peux être stimulé par des événements sans pour autant réagir en étant submergé par l’émotion de cette part. J’ai retrouvé le pouvoir de choisir. Si vous faites aujourd’hui l’expérience d’une situation de dépendance émotionnelle, je vous souhaite de retrouvez à votre tour le pouvoir de choisir ce qui est bon pour vous.
Allez voir cet enfant intérieur figé dans le passé, faites lui don de votre amour, et ramenez le à vos côtés dans le présent. Ainsi, ensemble, vous pourrez suivre la direction qui a le plus de sens.

 

 

6 commentaires sur “Voir la dépendance affective comme une addiction comportementale, et en sortir

  1. Bonjour, merci pour ce nouvel article assez intéressant. Je vais prendre le temps de parcourir les liens.
    J’ai eu un tilt en lisant que passer de problème de la personnalité au problème d’addiction est une approche systémique. Je pense que c’est parce que je me forme à l’approche systémique selon l’école Palo Alto et de ma compréhension aucune difficulté n’est un fait lié à une personne plutôt au système dans lequel la personne se trouve. Ainsi lorsque je me considère comme addict au sucre ce serait un état où je consomme du sucre dans le système où je me trouve. Tout ceci pour decorréler tout diagnostic ou analyse de la personne seul. Dans la mesure où une personne hors de son système est un comme un mot hors de son contexte.
    Pareil à la lecture du mot « réel » je me suis questionnée sur ce que tu estimes comme réel et pour qui.
    Ceci écrit j’ai été très captivée par ton analyse. Et je fais vite regarder le TED sur le modèle IFS qui me semble proche du modèle « les états du moi » présenté par l’école MHD

    Et une fois de plus je trouve que la CNV est un moyen de traduction correct pour différents modèles d’analyse

    1. Bonjour, et merci pour ton commentaire !

      Tu as parfaitement raison, l’addiction au sucre n’a pas de sens si elle n’est pas remise dans son contexte !

      C’est pour ça que je dis que le système intérieur est en relation avec le système extérieur.
      L’IFS est une approche qui a été mise au monde par la thérapie familiale systémique 😊

      Et en IFS, on s’intéresse potentiellement à toutes les échelles systémiques à la fois, en fonction de ce qui est le plus urgent à travailler.

      Pour le mot « réel » je veux dire « champ des possibles au vu des lois physiques dont on fait l’expérience ».

      Par ex, si je participe à un concours de nourriture ou je dois manger le plus de hot dog possible pour gagner le premier prix, je vais en manger beaucoup beaucoup, et je ne m’arrêterai que quand j’attendrais les limites de ce qu’il m’est possible de manger (que ce soit une limite physique de la taille de mon estomac, ou une limite psychologique lié à la douleur ou à un sentiment de « trop c’est trop »)
      Évidemment, on peut imaginer un cas extrême où la personne continue de manger jusqu’à en mourir en faisant éclater son estomac (ça arrive), mais dans ce cas, elle arrête aussi de manger en se heurtant à une limite. Ls limite de la résistance de la paroi de son estomac.

      Est ce que c’est plus clair pour toi ?

      Le réel, c’est ce qui ne dépend pas de nous, ce qui nous résiste. Lacan dirait, c’est ce qu’on se prend dans la gueule.
      Bien sûr, tout ceci n’est valable que dans un paradigme matérialiste, dont le premier postulat est qu’il existe une réalité indépendante de ceux qui la perçoivent.
      Si on part d’un postulat spiritualiste, alors mes considerations sur le réel ne sont qu’une histoire que je me raconte sans rapport avec la réalité, qui est alors spirituelle.

      Sur l’école MHD, je suppose que c’est dérivé de l’analyse transactionnelle d’Éric Berne ?

  2. Oui c’est plus clair pour moi à quoi renvoie le réel pour toi.
    Je ne sais pas si la formation sur les états du moi de l’école MHD est dérivé de l’analyse transactionnelle d’Eric Berne. Parce que je n’ai pas suivi la formation juste regardé le programme et la présentation d’un certain Docteur Guillaume Poupard qui fait ce module de formation.

    Comme rien ne se crée et rien ne perd, il a fort probable qu’il y ait un lien.
    Je suis bien contente des découvertes que je vais sur ton blog
    Et aussi contente de la reprise des publications 🙂

    1. C’est pas les idées qui me manquent (j’ai 252 articles en brouillon 😅) c’est le temps pour les écrire !

      Content en tout cas que tu sois fidèle au poste pour me lire 😊

  3. Je suis tout à fait d’accord, la dépendance affective est une addiction.
    Je trouve ça non seulement plus proche de la vérité, mais aussi plus constructif pour soigner les gens que de les affubler d’un trouble de la personnalité.
    Par contre, je ne suis pas d’accord pour dire que c’est une fuite devant la solitude, ou pas seulement en tout cas. Mon expérience c’est que cela peut être une fuite devant d’autres sérieux problèmes: un syndrome post traumatique, une dépression, une estime de soi effondrée – le tout par exemple conséquence d’un trauma. Une fois le trauma dépassé, l’addiction / dépendance affective disparait.
    Mais peut être c’est le cas de toute addiction ….

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